58. Le jour où je me suis vraiment rendue compte que j’habitais dans le Sud.

J’ai quitté Paris il y a presqu’un an, poussée que j’avais été par de nouvelles aventures professionnelles avec deux associés (j’avais l’occasion de monter une structure dédiée au conseil et à la comm en développement durable), par de nouvelles aventures sociales (mes cercles d’amis marseillais et parisiens commençaient à se croiser après 20 ans de dédain mutuel) et enfin par envie de savoir où une aventure amoureuse allait me mener. Voire par volonté de retrouver mes racines. Mais au final, c’est surtout mue par l’idée que « si tu veux que ta vie change, change quelque chose dans ta vie » que j’ai pris mes cliques et mes tongs et que je suis rentrée à Marseille. Oui rentrée, parce que j’y suis née.

J’ai donc quitté Paris il y a presqu’un an, et si mon aventure professionnelle s’est considérablement transformée (un associé étant parti avec l’eau du bain), si ma tentative amoureuse en est presque toujours au même point, si je me suis embrouillée avec mes racines (je ne parle plus à mes parents), il me reste tout de même mes amis, avec qui je me rends compte avoir pris des habitudes que j’avais soit oubliées soit jamais envisagées à l’époque.

J’ai donc quitté Paris en Août et, force est de constater que j’ai pris conscience que j’habitais maintenant un bord de mer au soleil, à Marseille. Et j’en ai réellement pris conscience lors que je me suis rendue compte que :

–         Les dîners parisiens s’appelaient ici des apéros, et qu’ils démarraient à 19h (voire 18h30 : les gens sortant du bureau vers 17h00, ils étaient largement opérationnels 1h30 plus tard).

–         Je réutilisais des mots et des expressions que je n’avais pas recroisées depuis 20 ans : j’ai failli me prendre un bock devant une paire de bordilles parce que j’ai pas enquillé assez vite au feu rouge. « Boulègue », qu’ils m’ont dit, ces chapakians. « Va te jeter aux Goudes, tu me nifles », je leur ai répondu : j’allais pas me faire emboucaner par des pébrons qui marchent sur leurs alibofi.  Ni me filer avec des nistons au premier feu sur le Prado. Basta.

–         Ma vie changeait considérablement à partir du 15 avril et ce, jusqu’au 15 novembre, dates auxquelles Marseille entre en saison d’été et où la vie s’oriente autour de la plage. Et des ports.

–         J’avais plus de chaussures ouvertes que de chaussures fermées et un nombre de tongs au moins aussi important que celui de maillots de bains. Faut bien assortir.

–         A partir du premier juin, j’avais remplacé les sous-vêtements traditionnels par ledit maillot de bains : pour bronzer sur la terrasse en fin d’après-midi c’était quand même plus pratique.

–         L’épilateur était donc devenu mon meilleur ami, toujours rangé à portée de main. Les poils, ici, c’est même pas envisageable. Même les mecs s’épilent.

–         Le short était un pantalon comme les autres : alors qu’à Paris, je devais en avoir deux dont un que je ne mettais qu’en hiver des collants et des bottes (tiens, c’est quoi, ça…), et un autre que je n’osais sortir que dans l’enceinte aseptisée d’un Club Med de Turquie, ici, la tenue de base, au travail comme en soirée comme en week-end, c’est le short.

–         J’avais un sac de plage tout prêt (maillot / serviette / crème) dans le coffre de ma voiture, au cas où. Au cas où quoi ? Bah au cas où j’aie envie de piquer une tête en passant devant la plage du Bain des dames.  Au cas où je croise un ami à Piscine qui m’invite (au hasard à l’apéro). Au cas où je veuille profiter des derniers rayons de soleil à la Pointe Rouge avant de manger ma pizza brousse-figatelli, les pieds dans le sable au Tropicana. Voire la tête dans le vent.

–         J’avais acheté de la crème solaire indice 30, un scandale il y a encore six mois. Pire : je mets même mon panama tous les jours ou presque : quand je me suis vue, à l’issue d’un week-end passé à lézarder au bord d’une piscine et sur le rocher de Sugiton en plein cagnard, ressembler à une radasse niçoise dont il ne manquait que le paréo léopard, j’ai tout de suite pris les mesures nécessaires à ma dé-radassisation et ai foncé à la pharmacie du Prado. LA pharmacie la moins chère de Marseille. Que tout le monde connaît.

–         La durée de vie de mon vernis sur les pieds n’était plus que de trois jours : à vivre en tongs ou à frotter ses pieds dans le sable, le vernis s’écaille vite. On a des vrais problèmes.

–         J’étais capable de passer 8 heures sur le transat d’une plage privée sans voir le temps passer. Et sans lire quoi que ce soit. Le début d’un désastre culturel.

–         J’avais plus mangé de pizza au rosé en huit mois qu’en toute une vie. Bilan : +5kg.

–         Le vent n’était plus un élément négligeable : c’est lui qui rend certaines activités impossibles, qui impose des plans B et transforme les jolies terrasses fleuries en désastres décoratifs. Je me retrouve d’ailleurs avec des préoccupations que je n’avais pas imaginées avoir un jour : arroser mes plates, vider les bacs plein d’eau, ramasser les feuilles et les fleurs des voisins les lendemains de fort mistral…

–         Commencer mes phrases par « oh écoute-moi » était d’une probabilité certaine. Au même titre que « ça va » et « allez » étaient devenus les substituts respectifs de « ok / ça marche » et « d’accord / c’est parti ».

–         Avoir acheté une voiture gris clair avait un double avantage : être un peu moins dégueulasse après un siroco  et maintenir davantage le frais dans l’habitacle (-3°C par rapport aux voitures foncées). Enfin, c’est ce qu’on m’a toujours dit. Si ça se trouve c’est des galégeades.

–         Je commençais à mettre au point des stratégies pour aller à la plage : afin d’éviter toutes les familles de guignols le dimanche aux Lecques ou à Carry, la plage ce serait le samedi uniquement. Et le dimanche, barbecues au bord des piscines. Merci Patou.

Alors vous allez me dire que j’exagère. Que ça y est, je suis (re)devenue une vraie marseillaise avec ses grandes théories sur le climat méditerranéen. D’aucuns, qui n’ont jamais mis les pieds ici, m’ont même taxée du cliché le plus total lorsque j’ai évoqué l’été en début de mois de juin.  Ce n’est quand même pas ma faute si 11 mois sur douze on ne se demande pas le temps qu’il va faire en ouvrant les volets ! Et s’il fait déjà 28 degrés un 10 mai.

La preuve que je n’exagère pas autant que tout le monde ici : je ne prends pas encore ma voiture pour aller chercher le pain à 200m de chez moi et quand je me gare n’importe où et n’importe comment, j’évite de créer un bouchon depuis Toulon. Enfin, pour le moment.

Sans déconner.

57. Le jour où j’ai (encore) essayé un truc dingo…

J’ai toujours eu l’habitude d’essayer des trucs un peu dingos. C’est paraît-il la rançon des gens dits intuitifs : il leur faut régulièrement leur dose de nouveauté et essayer, lire, manger, regarder, sentir, aimer quelque chose qu’ils n’ont pas encore connu. Juste parce que le terme routine nous fait généralement autant tressaillir que l’idée de partager la même gamelle qu’Annibal Lecter.

J’ai toujours eu l’habitude d’essayer des trucs un peu dingos et c’est comme ça que je n’ai pas hésité à faire de la boxe française en terminale, me retrouver seule en Inde dans un train de nuit en troisième classe à dormir sur mon sac à dos au milieu des cafards), monter à 3700 puis 4000m en trek de l’autre côté de l’équateur, tenter l’escalade ou le kite surf, rencontrer des murs en wakeboard sur la Seine, danser la samba déguisée comme au Carnaval au bureau, arriver à la visite médicale en rollers, dormir dans la jungle amazonienne, chanter en solo dans une église pour le mariage d’une copine, descendre la rivière machin en radeau quelque part en Thaïlande du nord ou manger de l’iguane. J’imagine que tout a dû commencer le jour où mes parents m’ont amenée voir Le Vaisseau Fantôme, opéra en 23 actes de Wagner, en allemand, d’une durée approximative de 22h18, à l’Opéra du Marseille. A cinq ans. Sur un strapontin. Même pas eu peur de dormir.

J’ai donc toujours eu l’habitude de tenter des trucs un peu dingos et ce jour-là, j’ai essayé ce qui me semblait être le truc le plus extra, le plus sportif et le plus sexy du moment : le pole dance. La faute à ma copine de la salle de sport de l’époque, qui ne veut pas que je la cite, qui prenait des cours depuis six mois, ou un an, je ne sais plus, en tout cas suffisamment longtemps pour que l’idée commence à sérieusement germer dans ma tête et finisse par autant murir qu’une caisse de fruits oubiée au fond d’un conteneur CMA-CGM en provenance de Madagascar.

Ma copine de la salle qui ne veut pas que je la cite m’a donc proposé un jour de l’accompagner à un cours découverte, parrainée que je serais par ses soins. Je me suis donc inscrite sur le site web de Spin with me (tourne avec moi ???) pour réserver ma place sur une barre. J’en vois déjà qui commencent à glousser dans le fond. Cela dit, à ce stade, moi-même je me faisais rire.

Le jour J à l’heure H j’ai donc retrouvé ma copine de la salle qui ne veut toujours pas que je la cite. Elle, dans ses vêtements traditionnels de femme à responsabilité au sein d’une entreprise à caractère complètement public spécialisée dans l’acheminement de documents et autres plis de toutes tailles. Moi, dans la panoplie jogging-sweat shirt-baskets de la femme qui n’est responsable que d’elle-même au sein d’une entreprise à caractère unipersonnel spécialisée dans la création de contenus et autres campagnes marketing de tous genres et dont l’établissement principal se situe donc entre ma chambre et mon salon.  Et je vous accorde que pour aller faire du pole dance, je faisais guère rêver.

Arrivée sur place nous nous sommes changées, ou plutôt déshabillées : on est quand même largement moins équipé techniquement en pole dance qu’en plongée sous-marine ou en saut à ski. Le cours d’avant n’était pas fini : quatre  personnes se déhanchaient en petite culotte et talons de 15 cm sur la musique languissante d’un cours nommé « Sexy Friendly ». Autrement dit, du stip-tease. Bon. Mais à bien y regarder, l’une des quatre personnes avait le dos qui dépassait autant de sa robe que le poil. J’ai retenu un rire nerveux et ai concentré mon attention sur mes camarades de jeu dans le vestiaire : des femmes jeunes et des moins jeunes, des qui arrivaient en tailleur tout droit sorties de BNP Paribas mais s’empressaient d’enfiler un shorty play-boy, des qui semblaient revenir de la manif « un papa plus une maman » mais sortaient de leurs affaires un micro-short Dolce & Gabana d’un vert que même American Apparel et Madona avaient refusé d’envisager, même au rayon maillot de bains. Même pour rigoler. Et des qui, comme moi, ne ressemblaient à rien.

Le cours a commencé et en guise de présentation, la prof nous a montré quelques figures de base autour de la barre (mais au sol) : les spins. Pour moi et ma confiance gonflée à bloc de quinze années de danse moderne et classique, de cours de yoga, de streching, et de musculation, je ne dirais qu’un mot : fastoche !

Tiens, crois-y. Car s’accommoder d’une barre, qui plus est, immobile (sinon c’est plus pole dance, c’est majorette comme loisir et pour le coup c’est 89.882.652ème point de ma liste des choses à faire avant de mourir, tout juste avant « m’acheter des chaussures rouge Prada » et après « assister à un matche de l’OM »), s’accommoder d’une barre immobile, donc, c’est à peu près aussi facile que faire disparaître une bombe à neutrons du CEA. Que se débarrasser d’une chanson d’Annie Cordy entendue au réveil (et c’est vraiment pas commode d’être à la mode quand on est bonne du curé). Que trouver une place pour U2 à Bercy le jour de la mise en vente.

Je n’étais donc pas encore montée sur la barre et j’étais déjà à la ramasse. Ca partait fort. Ma copine de la salle qui ne veut pas que je la cite s’en sortait, elle, fort bien, ce qui après un an de cours était la moindre des choses. De mon côté, c’était laborieux, mais après quelques longues minutes de répétitions, mes mouvements ont fini par ressembler à quelque chose : même si ce n’était pas le truc le plus sexy dont j’étais capable, plus ça allait moins  ça ressemblait à une parade nuptiale de rhinocéros.

Les choses se sont ostensiblement compliquées lorsqu’il a fallu monter sur la barre : même si j’avais cru comprendre que ça faisait mal aux cuisses, je ne m’étais pas doutée que ça irait jusqu’à m’arracher la peau. Allons bon, ça faisait option gommage aussi. C’était déjà pas facile de soulever son propre poids quand on en a une répartition plutôt orientée sur les fesses que sur les seins, mais si en plus ça devait faire mal, j’étais pas rendue. J’aurais bien eu besoin d’un charriot élévateur. J’en avais déjà la grâce, de toutes façons…

Bon, imaginons ensuite que vous arriviez à monter sur la barre pour faire deux figures et demie avec la fluidité d’exécution d’un mamouth en tutu, le jeu rigolo suivant consistait à basculer le haut de son corps en arrière tout en serrant la barre avec ses jambes. Et donc se retrouver la tête en bas. Ce qui dans mon cas n’est absolument pas envisageable : j’avais peur. Quinze ans de danse, sept ans de fitness, de pump, de muscu et du cardio, du basket, du tennis, de la natation, autant de sports et autres entraînements…  tout ça pour en arriver au constat navrant : j’étais psychologiquement incapable de me jeter en arrière.

Forcément, à partir de là, mes prouesses à suivre s’en sont trouvées considérablement limitées. Le cours terminé, je suis donc rentrée chez moi les cuisses en feu, maudissant ma copine de la salle, dont je ne tairai plus le nom : Estelle, Spin with me et ses barres et toutes les filles en micro-shorts à talons de 15cm. J’ai commencé à envisager de retourner de rappeler ma psy lorsque je dressai la liste des échecs de la journée.

J’essayais de me rassurer en me disant que j’avais quand même appris un truc : la magnésie, qu’adolescente j’utilisais en poudre avant de monter sur d’autres barres, asymétriques, était maintenant disponible en liquide, à l’instar des gels hydroalcooliques. Ca pourrait toujours me servir si un jour je voulais me reconvertir en trapéziste chez ZIngano.

« Ce que j’aime en moi, c’est Guignol. » Louis de Funès

56. Le jour où j’ai organisé mon premier dîner marseillais.

La chronique en entier !

Ca faisait maintenant six mois que j’avais remballé toutes mes affaires parisiennes (même le plat à tagines d’Essaouira, même le paréo à trois réals de la plage de Copa, même la pile de magasines IDEAT accumulée ces deux dernières années)  pour enfin poser mes valises à Marseille. Et, si j’avais bien organisé quelque peu diététiques –mais très locales- soirées pizza-rosé sur ma maaaaagnifique terrasse qu’un été super-idien m’avait permis d’utiliser jusqu’à début novembre, force était de constater que de dîner traditionnel (comprendre : mitonné par mes soins), je n’en avais point donné encore.

Ca faisait déjà six mois que j’étais rentrée au bled lorsque je décidai d’inviter quelques amis triés sur le volet à ce que j’avais l’habitude d’appeler une dînette. Le suffixe –ette étant moins lié au côté sans prétention du dîner qu’au nombre restreint d’invités : dans ma vie, quand le nombre de convives est inférieur à dix, c’est que nous sommes en comité réduit. Ou que les trois quarts restants sont morts dans un accident d’avion. Ou tous à Kemer.

Ca faisait donc maintenant six mois que je n’avais toujours pas joué les Nadine de Rotshild et je m’organisai ce vendredi pour que tout fût prêt à temps. La journée s’était plutôt bien engagée : tôt dans la matinée, j’étais passée aux Centre des Impôts et ça ne m’avait même pas pris quatre heures. Prise soudainement de conscience qu’on ne tiendrait jamais à 9 assis chez moi en l’état des lieux, j’avais ensuite trouvé une table pliante chez Ikea – et l’avantage de Marseille à ce niveau c’est qu’une virée chez Ikea peut tenir en 1h, trajets inclus, puisque le magasin le plus proche se trouve à 15mn de chez moi, en pleine ville.

Je partis donc un vendredi après-midi après ma séance de squash quadri-hebdomadaire, « en l’état » (pour une heure de courses, pas la peine de s’emmerder à prendre une douche au club), en direction du Leclerc de Sormiou, à la limite de la calanque éponyme, non loin de chez moi. Enfin, sauf vers 16.30 quand les gens sortent du bureau / vont chercher les enfants à l’école / décident de faire croire qu’ils ont un travail… et se traînent dans des rues d’autant plus encombrées que l’on s’y gare régulièrement en triple file, on s’y arrête n’importe comment et on y gobe les mouches aux feux rouges. Mais ceci est une autre histoire.

Sur place, je me rendis compte, en voyant aux caisses une immense photo de la calanque en question, que j’avais quand même de la chance d’habiter là, au soleil entre les pins et la mer, et de faire mes courses traditionnelles, là où les gens venaient passer leurs vacances. Ce sentiment de félicité ne dura malheureusement que le temps qu’il faut à une roumaine pour te faire les vitres au feu rouge de Schloessing (ah ben oui, j’ai déménagé, hein…) : arrivé le moment de payer, ma carte fut refusée. Et bien évidemment, pour la première fois de ma vie, je n’avais plus de chéquier (commandé et en attente de réception). Vérifiant l’état de mon compte bancaire sur mon téléphone, je fis le virement qui allait permettre à la transaction de passer. Enfin, quand le téléphone aurait accroché le wifi du magasin (vu que le côté reculé de la calanque ne permettait pas la 3G,a fortiori la 4, de se propager entre deux gabians). Cela fait, je réessayais le paiement. Sans plus de succès. Je demandai à la caissière de mettre mon ticket en attente : après tout, il y avait peut-être un laps de temps avant que les écritures passassent.

Laps de temps pendant lequel, je tentai ma chance au distributeur de billets. Mais, pour reprendre un refrain cher aux candidats des  chiffres et des lettres : pas mieux. Visiblement, le compte n’était pas bon.

J’entrepris alors d’appeler ma banque pour obtenir une extension de plafond, une dérogation sur l’opération en cours, enfin, trouver une solution, n’importe quoi, parce que j’allais pas rester comme ça à rien faire. Aussi démunie qu’un Ultra sans virage sud (oui, j’ai vraiment déménagé…). C’est ainsi qu’ING m’apprit que les opérations de débit étaient basées sur l’interrogation du compte à J-1 et que je pouvais bien y verser deux millions de dollars, m’adresser à Emmanuel Macron ou danser la carmagnole, que ça ne changerait rien.

Je passai en caisse centrale pour expliquer mon problème. Proposai un virement. Envisageai un paiement par carte (celle d’un ami) par téléphone. Dus affronter deux refus. Pleurai.

J’allais envisager de bosser au rayon boucherie jusqu’à 19.30 voire faire la manche en dansant du hip-hop (sapée pour aller au squash, je n’avais que cette option dans mon escarcelle) devant les caisses du Leclerc pour m’éviter la honte de demander à mes amis de commander des pizzas chez moi avec leur propre argent, quand j’eus l’éclair de lucidité d’appeler lesdits amis pour qu’ils me dépannassent dans la minute. Un texto, un message vocal et un numéro injoignable plus tard, je tombai enfin sur Guillaume à qui je demandai de me prêter du cash que j’allais venir chercher. Ce qui m’épargnait non seulement la honte, mais, aussi quelques générations de veilles vannes moisies j’aurais certainement essuyées jusqu’à la fin des temps. Je les commence à les connaître, les loustics.

Ouf.

J’avais donc une solution simple. Mais pas particulièrement pratique : Sormiou – le cours Lieutaud, c’est un peu comme Asnières Saint-Lazare. C’est pas loin-loin mais c’est pas la porte à côté non plus. Surtout si on ajoute la dimension temporelle : il me fallait trouver Guillaume avant qu’il ne parte (18.00) et il était déjà 17.15. La fameuse heure où les marseillais vont chercher leur travail, déposent les clopes à la piscine, ou ramènent leurs chiens, et me font bien chier alors que moi j’ai une vraie mission.

Je partis donc en courant en direction de mon véhicule et me mis en mode pilote. Prononcer païlote. Bien décidée à doubler les gobeurs de mouches dans la corde des virages et arriver à temps chez Harley Davidson où travaillait Guillaume : j’allais à plus de cent et me sentais à feu et à sang. Limite, peu m’importait de mourir les cheveux dans le vent. Mais contrairement à BB, j’avais définitivement besoin d’une personne, chez Harley Davidson.

Quelques crises de nerfs et autres « La con de tes os » (la version locale de « nique ta mère ») prononcés au gré des traverseurs de rue aventureux, j’arrivai à la concession et retrouvai mon sauveur, mon bon samaritain du jour, mon ami Guillaume. Et sa carte bleue, qu’il me tendit, en même temps que son code. Passés les remerciements, écourtés au vu du timing, et l’idée que, pour avoir des amis aussi formidables, je devais bien moi-même être formidable (enfin, pas aujourd’hui), je repris la route pour remonter à Sormiou où mes courses avaient été remisées au froid en attendant que j’aie fini de faire le guignol dans les rues de Marseille pour trouver les 56 pauvres euros qui paieraient mon poulet, mon lait de coco et mes légumes. J’aurais certainement pu aller plus près, mais après avoir posé quelques équations à 24 inconnues sur mon tableau de bord, le temps à refaire un caddy dans un supermarché était nettement supérieur à celui passé à remonter à Sormiou, les inconnues en question étant : la ravitaillement en lait de coco, le nombre de gobeurs de mouches en caisse, la probabilité de trouver une place de parking en moins de 25mn, la rapidité à me repérer dans les rayons. Ce qui me rappella pourquoi j’avais fait une école de commerce plutôt que les Mines.

Dans mon malheur, j’avais un peu de répit : les enc… pardon, les gobeurs de mouches étaient rentrés chez eux (c’est que c’était presque l’heure de la Roue de la Fortune, tout de même), me laissant des rues un peu moins encombrées.

J’arrivai donc chez Leclerc en brandissant mes espèces comme si j’avais gagné à l’Euromillion et je réglai ma note en trépignant sous le regard blasé de la caissière. J’embarquai mes courses gentiment récupérées de la chambre froide, espérant que leur contenu n’ait pas varié depuis le début de mon odyssée.

Et j’arrivai chez moi à 19.00. En jogging. Pas douchée. Table Ikea (je l’avais presque oubliée, celle-là) encore dans son carton. Housses de chaises à confectionner (6 mois de terrasse, je vous laisse imaginer la fraîcheur des chaises). Et à devoir préparer pour neuf personnes un poulet au lait de coco, assortis d’aubergines et de riz, une brunoise de mangue à l’émulsion coco (bon d’accord, du yaourt coco à la mangue) et un apéro qui ferai office d’entrée (complété par Delphine). Comme dirait l’autre, j’étais large.

Le poulet débité en petits dés et plongé dans la marinade confectionnée au pas de charge, j’ai pu foncer sous la douche sur les coups des 19.10, me disant qu’a priori je m’en sortais pas si mal. J’aurais peut-être même le temps de me fumer une clope. Si je misais sur le quart d’heure de retard habituel de tout le monde. Et sI je fumais encore aussi.

Evidemment, j’aurais dû me douter la journée n’étant pas partie pour tourner rond, il n’y avait pas de raison que ça cesse à 19.15.

Evidemment, donc et pour la faire courte :

  • J’ai reçu Laurent et Céline, en avance de 15mn, pieds nus, limite habillée et maquillée, même pas bijoutée. J’ai dû les mettre à contribution sur le découpage des carottes. Enfin surtout Céline (Laurent ayant décrété que le découpage de carottes, c’était moisi, comme activité)
  • Delphine m’ayant prévenu de son retard, dans la mesure où elle amenait une partie de l’apéro, j’avais bien fait de mettre Céline aux carottes.
  • La cuisson du riz est devenue un running gag : pour éviter de me galérer avec une casserole et de l’eau, je l’ai d’abord tentée au cuit-vapeur spécial micro-ondes, partant du principe que ma « cochonette» (c’est son nom) fonctionnait très bien pour les légumes et que les couscoussiers se chargeaient fort bien de la graine éponyme. Sauf qu’après 2 fois 8mn de cuisson, tout ce que j’avais réussi à obtenir, c’était une espèce de plâtrée super cuite en-dessous et complètement crue au-dessus. Ca s’est donc fini avec une traditionnelle casserole et de l’eau en ébullition. Et la moitié du paquet de riz autour de la plaque puisque j’ai eu un tremblement parkinsonien au moment de verser : j’allais en plus retrouver des grains de riz pendant les six prochains mois.
  • Inès est arrivée encore plus en retard que Delphine, mais c’était tellement prévu que c’en était plus drôle. Et puis elle n’amenait que son propre coca !
  • Nous n’étions pas neuf mais sept : à me demander qui j’avais pu compter en plus – ou quelles étaient les deux personnes qui n’étaient donc plus mes amis. Et si je n’aurais pas pu faire l’économie de la table chez Ikea…

Je remercierai cependant les dieux nordiques pour avoir confectionné et encartonné une table pliante prête à l’emploi : l’atelier montage de table comme animation de Diner presque que parfait, c’était un peu moyen.

Je remercierai aussi Christine que je n’ai pas encore citée depuis le début de cette épopée et le reste de mes amis dont la bonne humeur a fait de cette soirée une partie de franche rigolade et qui ne se sont même pas foutus de ma gueule alors que des prétextes, il y en avait pléthore.

Enfin, j’aurais pu remercier mes parents de me monter des espèces à Sormiou si j’y avais pensé, aussi.

« C’est dans l’adversité que se révèlent les vrais amis. » Cicéron

« Les vrais amis sont ceux sur lesquels on peut compter même quand on en a besoin. » Jean Lefebvre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

54. Le jour où je suis retournée à New York

Ou comment devenir une vraie quiche.

C’est l’histoire d’une quiche qui avait réservé un aller-retour pour New-York fin mars. Attention, je parle d’une jolie petite quiche, bien dorée, avec des petits morceaux de tomates cerises à l’intérieur, un peu de fromage de chèvre, de la crème light et une pâte faite maison, le tout avec un peu de basilic. Parce que le basilic, c’est bon.

C’est l’histoire d’une quiche qui avait réservé un aller-retour pour New-York. Vous me direz, elle est très bien cette Quiche, d’ailleurs on lui met une majuscule, tiens. Alors qu’est-ce qu’elle est allée se réserver un aller retour pour NYC ? Est-ce qu’elle se serait pas UN PEU prise pour une tourte aux deux saumons, la petite Quiche, hein ? Soit. Mais sachant qu’Air France proposait des allers-retours à 450 € sans escale, c’était tout de même un joli programme pour une petite Quiche. Surtout sans saumon.

Sauf que la quiche-à-billet-pour-les-Staaazunis avait été préparée avec beaucoup d’amour et de tendresse aux alentours du mois d’octobre 2013. Et depuis ce jour, sa compagne de voyage ne cessait de lui demander, environ toutes les deux semaines : « Quand est-ce qu’on réserve l’hôtel ? » Et la Quiche de lui répondre inlassablement qu’elle savait très bien où aller. Au Broadway Hotel and Hostel en l’occurrence, où la Quiche avait déjà séjourné quelque trois ans plus tôt. Et qu’on avait bien le temps de réserver tout de même.

Le temps de réserver, c’est clair, la petite Quiche l’avait. Avant. Parce qu’à un retour de Londres presque à la mi-mars, la petite Quiche se rendit compte que NYC, c’était dans quinze jours à peine. Et de s’entendre dire par sa compagne de voyage qui avait surfé utile sur internet, ELLE, que le Broadway Hotel and Hostel, c’était complet. Et pas qu’un peu : aucune ruse n’était envisageable, du style je fais la première ou la dernière ou les deux premières ou les deux dernières nuits ailleurs mais le principal du séjour est envisageable. Nan nan nan. Complet de chez complet. Avec un C comme complet.

La quiche, je vous dis. La grosse quiche toute grasse, toute pleine de beurre dans la pâte avec les lardons revenus dans l’huile, sinon c’est moins bon. Le truc tellement indigeste que même à votre pire ennemi vous ne la conseillez pas.

Riches de cette information pour le moins catastrophique, nous sommes parties (oui, tout le monde l’aura compris, la quiche, c’est moi)  à la recherche d’une « accomodation ». Dans Manhattan. Et c’est là que ça les choses se sont corsèrent, et plutôt beaucoup. Parce que New York, à quinze jours du terme, c’était déjà pris d’assaut. Dans notre gamme de prix et de standing, j’entends.

Parce que du très cher, il y en avait, bien sûr. Mais 400 € la nuit dans un quart de palace, j’ai dit non. Pour le même prix, je préfèrais m’acheter des stiletto chez Manolo Blanik ou ramener deux rayons de l’Apple Store. Voire relancer l’industrie cosmétique en me faisant livrer deux palettes de vernis OPI de chez Duane Read directement chez moi.

Parce que du très sale, il y en avait aussi. Mais les animaux, pareil, je les préfèrais dans mon assiette avec des pattes (ou plutôt des pâtes), avec des ailes ou éventuellement des nageoires, en tout cas d’une taille supérieure à une main. Mais clairement pas dans mon lit, même avec des pattes, même avec des ailes, même avec des nageoires. Encore que si quelqu’un me trouve un insecte à nageoires, comme disait un prof de bio dont j’ai oublié le nom : «  Tu me le mets dans le formol et tu me le ramènes ».

Mais revenons à nos moutons (sous le lit, avec les monstres). J’ai donc descendu tous les sites web utiles : TripAdvisor, Hostelling international, Airbnb, bref. Nous avons failli réserver une YMCA (non pas la chanson, l’auberge, parce qu’it’s fun to stay into a YMCA…) près de Central Park, mais quand j’ai vu les photos postées par certains résidents, je me suis dit que si j’acceptais ce genre d’établissement en Inde à moins de dix euros la nuit, ce n’était pas pour me les farcir à nouveau chez le leader du monde occidental ! A un clic d’envoyer mon numéro de carte bleue, j’ai tout stoppé, plutôt fière d’être passée à deux doigts de la Malaria, des poux et de la galle.

Enfin, il restait une solution : des chambres à louer dans des apparts maaaaagnifiques. Au fin fond du Bronx. Cela dit, au moins nous aurions été pas loin du Zoo. A condition d’y arriver.

Bref, tout ça aboutissait à trois options :

  • Une chambre dans l’appartement de Joshua, sur la 90eme Est, donc dans l’Upper East Side,
  • Une chambre dans une maison de ville, comment dire…. au top du mauvais goût rococo mais teeeellement drôle que ça valait le coup d’en savoir plus,
  • 7 nuits au Jazz Hostel, où j’avais déjà passé une nuit en 2011, mais qui était « fully booked » le dernier soir et nous obligeait donc à changer de plan la veille du départ.

Ah et je ne serais pas une véritable petite Quiche si, évidemment, les prix de ces trois options étaient évidemment plus élevés que celle initialement envisagée… Le Jazz Hostel étant à moitié disponible, Rococoland nous ayant envoyé sur les roses (et ne collectionnant pas les avis sur le web), le choix s’est finalement porté sur la chambre chez Joshua, « sur la 90eme, entre 2 et 3 », comme on dit là-bas. Ce qui nous permettait de faire notre footing matinal à Central Park, autour du Reservoir. Comme la moitié de Manhattan.

La Quiche, oui. Mais une jolie petite quiche, bien dorée, avec des petits morceaux de tomates cerises à l’intérieur et un peu de fromage de chèvre, de la crème light et une pâte faite maison, le tout avec un peu de basilic. Parce que le basilic, c’est bon.

52. Le jour où j’ai voulu ressembler à Betty Boop

Il y a des moments dans la vie où il faut changer. De coupe de cheveux, d’appart, de job, de vernis à ongles, de meubles de place : bref, il faut que quelque chose bouge. Si possible en mieux.

Il y a des moments dans la vie où il faut changer et chez moi, en dehors d’une crise de ménage et/ou de rangement où tout doit disparaître (2 € la corbeille de fruits, 50c le lot de 250 bougies IKEA furnnkeoooël ), ça passe généralement par un tour chez mon ami Arnaud le coiffeur (pour la coupe) ou chez Monop (pour la couleur) voire chez l’esthéticienne, parce qu’un soin du visage ça fait rajeunir de 10 ans et trouver l’homme de sa vie, c’est bien connu.

Dans la lignée de cette dernière option, et parce que ce mois de Septembre commençait à me peser aussi lourdement qu’un pain sans gluten sur un estomac non-initié, mon amie La Couette m’a proposé de faire venir Emeline l’esthéticienne chez elle et au passage de me suggérer une permanente des cils, avec teinture, histoire de gagner encore deux ans sur le temps qui court, court et nous rend sérieux. Une excellente idée : je me voyais déjà ressembler à ces stars dans les pubs de l’Oréal, à une Drag Queen ou à Lady Gaga se prenant pour une Drag Queen, enfin Lady Gaga quoi…

Je vois poindre votre première question : c’est quoi donc, une permanente des cils avec teinture ? Car pour vous, permanente, ça signifie essentiellement mamie à cheveux épars (et violets) enroulés autour de bigoudis eux-mêmes empaquetés dans un magnifique filet, le tout en train de rôtir sous un casque ridicule. J’en profite pour m’élever contre un véritable SCANDALE : il est purement et simplement inadmissible que cette technique de bouclage n’ait inspiré aucun ingénieur en cinquante ans ! Passons. Et forcément en m’associant à la triplette calvitie féminine violette + rouleaux + casque de l’espace, je deviens à vos yeux aussi sexy qu’une des deux Vamp en blouse de ménage auto-formée avec ses mi-bas à mi-mollet. Ou que n’importe quel type en caleçon avec des chaussettes, pas même Channing Tatum.

Je vous rassure, il n’existe pas de mini-casque ni mini-filet pour cils. En revanche, il existe bien des mini-rouleaux pour les recourber.

L’autre question que vous vous posez depuis le début de cette chronique, je commence à vous connaître comme si je vous avais faits, c’est : mais à quoi ça peut bien servir une permanente des cils ? Facile : à les recourber comme il faut et les enrober d’une jolie couleur qui les rendra maaaaaaagnifiques, maquillage ou non, et ainsi s’éviter la corvée du Rimmel tous les matins. Rien que ça, ça valait bien 35 €. Si en plus on ajoute le « Tu verras c’est super,  t’es au top après »  que m’avait envoyé une autre amie, on frôlait le miracle. La révolution capillaire. Le Nirvana mascarien. Voire le Byzance de la mise en beauté oculaire.

Je suis donc arrivée ce jour-là chez ma copine La Couette, me suis fait faire mon petit soin du visage, assorti d’un petit massage dudit visage et d’un petit modelage du buste tout bien pour me relaxer comme il faut. Emeline l’esthéticienne est ensuite entrée dans le vif du sujet en attaquant la fameuse et non moins attendue permanente des cils.

Notre esthéticienne a procédé par étapes : d’abord on applique un produit pour enlever la courbure naturelle des cils. Ensuite on plaque les cils avec une colle sur les fameux rouleaux. Ensuite on teint les cils. Et surtout, surtout on n’ouvre pas les yeux. Sinon les globes oculaires tombent. Ou flambent. Voire les deux dans certains cas rares.  Et si le protocole ne nécessite pas d’avoir fait Polytechnique ni HEC, tu fais quand même bien confiance à Emeline pour que 1/ elle ne te crame pas les paupières avec son bordel un tantinet toxique et 2/ elle t’applique les cils sur un rouleau de la taille adéquate, une réflexion intime qui n’a pas manqué de susciter cette remarque plein de finesse : « Ce serait bien que je me retrouve pas avec des cils en poils de couille… »

Après une demi-heure de ce petit manège, j’avais les pieds qui dansaient le hip-hop dans les airs. Ma copine La Couette s’est approchée de moi et j’ai enfin ouvert les yeux, un peu comme on l’imagine dans les films à l’hôpital : la vue se ré-accommode à l’environnement, passant de floue à presque nette. Avec Emiline l’esthéticienne,  penchées sur moi, mes deux médecins du jour regardaient le résultat comme deux internes sur un accidenté de la route en cours de réanimation. Mais s’il n’y avait pas le bip de l’ECG, il n’y avait pas non plus le Dr Sloane (Grey’s Anatomy). Ni le canonnissime manip radio de l’hôpital de Laveran.

Quand la couette, qui était passée avant moi, s’était mirée, elle nous avait créditées d’un « On dirait que je suis maquillée ». On dirait surtout que tu essaies de pas vexer ta copine Emeline et de te persuader que tu n’as pas claqué 35 € pour rien.

A mon tour je me suis regardée. Et force était de constater que ça ou rien, c’était pareil. Enfin, si, c’était un peu recourbé mais honnêtement, ça cassait pas trois pattes à un canard. Ca faisait pas mettre une alarme sur son iPhone. Ca nécessitait pas un statut Facebook, même drôle, même au second ou au trentième degré. Je crois que je n’ai même pas fait l’effort d’un « C’est joli ».

Je ne sais pas pourquoi, mais Emeline a du sentir que le résultat n’était pas vraiment à la hauteur de nos attentes (ma tronche en biais peut-être…) et nous a fait une ristourne royale de 5€. De mon côté, je me disais que le mascara allait accentuer l’effet vaguement recourbé. Crois-y : le lendemain, en appliquant la brosse de mon effet faux-cils XXL spécial défilés restructurant-allongeant-regard de star, non seulement je me suis rendue compte que la permanente à la con n’influençait en rien la longueur de mes cils, mais qu’en plus la saloperie de teinture empêchait le mascara d’accrocher : j’avais l’impression d’être malade. Ou d’avoir deux ans. Pour le coup, le rajeunissement était réussi.

Le mieux est l’ennemi du bien.

51. Le jour où je suis partie faire les Journées du Patrimoine

Le week-end dernier c’était les Journées du Patrimoines : ce genre de manifestation où vous pouvez une fois dans l’année accéder à tout ce qui d’habitude est fermé au public : les caves du Palais de l’Elysée, les silos Grands Moulins de Paris, les coulisses de la Salle Pleyel, les vestiaires du Lido, les salles de bains de la Cité U, les toilettes des Archives…

Le week-end dernier, c’état les Journées du Patrimoine : ma copine Aurélia m’a donc proposé d’aller au Louvre. Vu le bout du rouleau qui m’était tombé dessus, j’ai trouvé l’idée d’aller s’aérer le neurone dans Paris plutôt séduisante. Notez cependant que je me demande bien, au moment où j’écris ces lignes, quel rapport il pouvait bien y avoir entre le Louvre et les Journées du Patrimoine. Passons.

Le week-end dernier, nous sommes donc parties faire les journées du Patrimoine à Paris. En voiture.

Alors déjà circuler dans Paris en voiture, le dimanche, en dehors des deux derniers week-ends d’août où cette saleté de Paris-Plage est terminée, les parisiens pas encore rentrés, les touristes uniquement véhiculés dans des bus climatisés de quatre-vingt huit places et les provinciaux abandonnés dans un Rond-Point de l’Etoile aussi sûrement qu’une ambulance et un corbillard dans un sketch de Raymond Devos, c’est compliqué. C’est compliqué parce qu’un jour, Bertrand Delanoe s’est levé du mauvais pied, a ouvert son dressing pour hurler un traditionnel « Mais j’ai rien à me mettre ! », a fini  par opter pour sa veste de costume en cuir et est parti au conseil municipal où tout le monde s’est foutu de sa gueule. Fou de rage, en rentrant dans son bureau, il a décidé de rendre Paris à cette foule de parisiens qui n’a pas son permis de conduire en créant des couloirs de bus de huit mètres et en supprimant la moitié des places de stationnement pour y mettre des bornes Vélib dans un premier temps, Autolib dans un deuxième.

Nous sommes donc parties dans Paris en voiture. Objectif : le Marais pour y prendre un brunch, et tant pis pour le manque d’originalité. En arrivant rue des Archives  derrière une bonne dizaine de voitures qui n’avaient pas enclenché la seconde, j’ai décidé de changer d’idée et de poursuivre jusqu’à presque République, rue Dupetit-Thouars : une rue bordée d’un square et d’une église et dont les restaurants rivalisent d’imagination pour attitrer le client sur leurs terrasses.  Hélas, si les terrasses étaient combles, pour la vue apaisante, on pouvait repasser : square et église se cachaient derrière des barricades de travaux, réduisant les possibilités de stationnement à peu près au niveau intellectuel d’une rédaction d’Afida Turner (Loft 2) si elle avait su écrire.

J’ai quand même fait deux tours de pâté de maison, histoire de, et parce que je suis plutôt du genre à m’adapter aux situations, j’ai poursuivi vers République, pensant nous sustenter sur les quais du Canal Saint-Martin, en plein Boboland. Il était quelque chose comme quinze heures et, vous l’aurez compris, la visite du Louvre avait depuis longtemps été mise au rang des vieux souvenirs. Mais c’était sans compter sur le terrorisme urbain de Bertrand Delanoe. Un autre jour, il s’était encore levé de mauvais poil, avait enfilé son costume en velours bleu électrique, s’était fait railler, à nouveau, par tout le conseil municipal et avait décidé, de rage, de refaire toute le place de la République, inversant tous les sens de circulation. Accéder au Canal Saint-Martin s’est révélé plus pénible qu’un film suédois sur Arte. Sans compter que là, aussi, le quartier avait été dédié à la cause piétonne en ce dimanche.

J’ai fini par soumettre l’idée d’aller voir un film dans un coin où l’automobiliste n’était pas considéré comme un président Syrien, Salman Rushdie ou Mesrine,  j’ai nommé : la Défense. En plus, ca tombait bien, ça permettait de faire une halte salade Cesar chez Va Piano : depuis le temps qu’on roulait, on n’avait toujours pas réglé notre problème de sustentation.

Avant de tomber d’inanition en plein milieu d’un carrefour, nous avons donc mis le cap à l’Ouest, via le périph, parce que le périph, le dimanche, ça c’est de la ballade bucolique, écologique et rupestre. Et après tout, ça fait aussi partie du patrimoine parisien.

Arrivées à la Défense, rapidement et sans encombre, ce qui, à ce stade de l’histoire tient quand même du miracle, nous avons rapidement éliminé l’idée de nous garer dehors après avoir écrasé trois piétons et insulté deux mamies et sommes entrées dans le parking du centre commercial.

Stupeur et tremblements. Sans Amélie Nothomb. Si les parisiens avaient tous décidé de tourner en voiture intra-muros, les habitants des Hauts de Seine, eux, avaient tous envahi les Quatre Temps – on a la notion du Patrimoine qu’on mérite. C’est bien simple, dans chaque allée du parking, attendaient au moins quatre voitures et dans la desserte principale, l’arrière grand-mère de Karl Lewis m’a dépassée avec son déambulateur. Et c’est à ce moment que j’ai vaguement senti mon sens de l’humour me quitter, un peu comme une âme délaisse un corps mourant pour planer au-dessus de lui.

Heureusement pour moi et les oreilles de ma passagère, j’ai réussi à atteindre l’étage inférieur assez rapidement, là où un parterre de places vides n’attendait que moi. Alors j’aurais pu laisser ma voiture en vrac, à cheval sur deux emplacements dès mon arrivée. Non non non. J’ai voulu me rapprocher au maximum des ascenseurs et me suis pointée sur LA place libre du fond. LA place inutilisable parce qu’un poteau la diminuait du tiers. LA place où j’ai lutté à coup de manœuvre avant d’abandonner et en trouver une autre, non sans avoir fait une petite crise d’hystérie au passage. Et tant pis pour les oreilles de ma passagère.

Alors au final, la salade, on l’a mangée. Le film, on ne l’a pas vu. Et on est rentrées à la maison. Quatre heures, 208 kilomètres, douze litres d’essence pour manger une Cesar. A la Défense.

Certains pessimistes diraient que nous avons dévié de notre objectif. Pour les optimistes, ça s’appeler s’adapter à la situation.

« Il y deux façons de gérer les difficultés : les modifier ou s’adapter à elles. » [ Phyllis Bottome ]

50. Le jour où j’ai voulu manger une pomme

Ou comment finir aux urgences de Neuilly – encore.

La convention des partenaires IBM se tenait cette année-là à Montpellier et se clôturait par ce que je qualifierais de buffet déjeunatoire. Au plus fort d’une diète consécutive à dix kilos pris après avoir arrêté de fumer, j’ai embarqué une pomme pour mon goûter. Non sans avoir vérifié qu’elle n’était pas en plastique ni potentiellement vermoulue de l’intérieur : c’était une de ces pommes vertes que certains traiteurs mettent dans des vases aussi longs que transparents pour assurer une touche champêtro-naturello-bio à une déco que j’ai donc flinguée en deux-deux.

La convention des partenaires IBM se tenait cette année-là à Montpellier et nous avons donc tous pris un TGV spécialement affrété pour rejoindre Paris, telle la horde de supporters moyens regagnant la capitale pour la finale du Top 14, les drapeaux, les cris et le maquillage en moins. Encore que certaines vieilles peaux, qui avaient dû entrer à « la compagnie » quelque cinquante ans plus tôt, avaient eu sur le fond de teint la main aussi lourde qu’un thaï sur le piment dans un curry vert local.

Arrivée en gare, mon ami Eric, qui habitait à l’époque non loin de chez moi, m’a proposé de me ramener en voiture : une proposition que j’ai recta acceptée tant la perspective de rentrer en train de banlieue me séduisant autant que passer l’été devant Secret Story. Ecouter le dernier L5. Me retrouver sur un bateau avec Eve Angeli. Lire le Figaro. Je suis donc montée en voiture Simone et me suis installé à la place du mort. SI j’avais su que ça allait devenir celle du grand blessé…

Vers 17h00, comme prévu, mon estomac s’est rappelé à mon bon souvenir à coups de gargouillis que la radio avait grand peine à couvrir. Fière comme Artaban, j’ai dégainé ma pomme verte  gracieusement sponsorisée par Big Blue mais comme elle faisait partie de la déco, j’ai pensé qu’un nettoyage du revers de ma chemise ne serait peut-être pas suffisant pour la débarrasser des miasmes que producteurs, négociateurs, vendeurs, livreurs et serveurs avaient dû déposer dessus depuis sa cueillette jusqu’à son arrivée dans le vase. C’est alors que, puisque j’avais mon petit couteau suisse, j’ai eu l’idée de l’éplucher, la pomme. En roulant.

Alors oui, je vous vois déjà, tous, là, en train de vous demander comment un cerveau aussi bien fourni a bien pu faire émerger une idée aussi débordante de connerie et que c’était bien la peine de faire des concours de QI, de publier des résultats mirobolants de Scrabble sur Facebook, de se targuer de passer du temps avec les anciens de l’X (l’école) et des Mines (l’école aussi), si c’était pour en arriver là. Autant s’auto-trépaner. Enfin dans mon cas, autant se planter le couteau dans la main au premier coup de frein un peu brusque. Parce qu’évidemment, sur un trajet traversant Paris pendant presque une heure, il est bien arrivé un moment où Eric a pilé. C’était à peu près autant couru d’avance que la fin de Dirty Dancing.

Après la douleur sur le coup, le sang : une main, c’est pas comme si c’était pas innervé. Eric s’est donc arrêté dans le premier troquet accessible : on laisse pas bébé dans un coin. Le taulier y a passé ma plaie sous l’eau (chose qu’à sa place je n’aurais franchement pas osé faire par les temps qui courent…) et l’a emballée dans ce qu’il pouvait comme linge jetable. Et je suis repartie, lui envoyant des remerciements par milliers.

Direction les urgences de Neuilly, encore. Sauf que contrairement au jour où mes extravagances nautiques sur la Seine m’avaient mis en relation directe avec un mur, je n’étais pas prioritaire. J’ai donc attendu et pour pas grand-chose : devant la profondeur de la plaie, ils m’ont surtout invitée à consulter un chirurgien spécialiste de la main dans un premier temps, un psychologue dans une second. Pour le chirurgien, je ne m’en sortais pas si mal : tout près de chez moi, la Clinique de la Montagne était spécialisée dans la main. Mazel Tov.

Le lendemain, j’ai donc vu le chirurgien en question et lorsqu’il a enlevé le pansement qui ne faisait plus qu’un avec main à cause du sang qui avait coagulé, j’ai bien cru qu’il remuait le couteau dans la plaie. Au sens propre.

–          Qui est-ce qui vous a fait ça ?

–          La plaie ? C’est moi. Le bandage ? Les urgences de Neuilly.

–          Quelle bande de branques…

Bref, il fallait m’opérer, histoire de remettre les choses en place. Et le nerf ? Ben le nerf, il était aussi coupé que ma main était ouverte donc il fallait le suturer lui aussi. Très bien. Et dans combien de temps, la motricité ?

–          Le temps que ça se remette entièrement, il faut compter neuf mois.

C’était en 2006. J’ai toujours une insensibilité partielle sur le quart extérieur de mon auriculaire gauche, en plus d’une cicatrice à la Zorro.  Depuis, j’aime moyennement les granny smith. Et accessoirement, depuis, je n’épluche plus mes pommes au couteau. A fortiori en roulant.

La bonne nouvelle, c’est que « On peut être intelligent toute sa vie et stupide un instant »(Proverbe Chinois).

49. Le jour où j’ai descendu les poubelles

Ou comment se faire rattraper par ses TOC.

J’ai assez peu de TOC : je laisse aux invités de feu Jean-Luc Delarue ou de la toujours vivante Mireille Dumas le soin de vérifier quatre-cents fois si tous les robinets sont bien fermés voire d’investir des sommes astronomiques en savons et autres liquides vaisselle. Et il est assez rare que je hurle d’un coup « Pute borgne ! » à l‘attention de ma belle-mère en plein milieu du poulet dominical. J’ai donc assez peu de TOC dans la vie, mais s’il y a bien une chose que je redoute plus que tout, c’est me retrouver à la porte de chez moi, bêtement après l’avoir claquée, la porte, sans avoir vérifié si j’avais bien mes clefs.

Ce mercredi-là, les poubelles du dîner organisé le précédent week-end n’en étaient même plus à déborder de leurs contenants : elles commençaient à lentement et sûrement s’acheminer vers le stade de compost et j’entendais même des rires sardoniques émaner des épluchures qui projetaient une fiesta d’enfer avec les coquilles d’œuf. Ainsi et avant que tout ce fatras ne se transforme en disco-mobile pestilentiel entonnant « Don’t you know pump it up », j’ai pris le destin de ma cuisine en main : allez hop, à la benne !

J’ai donc sorti les clefs de mon sac à mains et me suis munie des deux poubelles ainsi que des quatre cadavres de bouteilles (nous étions huit à dîner, dont sept AA et un AAA) et je suis partie, après avoir claqué la porte, en direction du local à poubelles où j’ai soigneusement remisé chaque contenu dans le contenant approprié. Sans me tromper pour une fois. On passera sur le vacarme continu des bouteilles qui tombent dans le réceptacle vert (et vide) me faisant passer pour la pocharde de service auprès d’un immeuble où je suis pourtant teeeeeellement respectée.

Ce rituel peu glamour soigneusement terminé, je suis remontée chez moi. C’est en mettant la main dans la poche que je me suis aperçue que de clef d’appartement, il n’y en avait point. Avant de passer en mode panique et parce que telle mésaventure ne peut pas m’arriver à moi, moi qui vérifie toujours au moins trois fois que j’ai mes clefs sur moi avant de sortir, j’ai décidé de fouiller mes poubelles, pensant que le sac non recyclable contenait certainement l’objet de tous mes désirs : en mettant les bouteilles provisoirement avec, j’avais peut-être, potentiellement, aussi mis mes clefs dedans. Capillotracté, comme dirait Desproges, mais pourquoi pas.

Evidemment dans le sac poubelle, il y avait autant mon trousseau que de cheveux sur la tête à Mathieu. De blagues drôles dans un spectacle de Dubosc. De vraies paires de seins au Salon du X. De shampoing (voire de QI) dans les bagages d’une candidate aux Anges de la Téléréalité. Je suis donc remontée, pensant qu’elles seraient tombées de ma poche. Que neni non plus.

Parce que d’aucuns diraient que je suis un peu têtue, je suis retournée voir le local à poubelles, prenant soin de coincer la porte : s’agirait pas d’être coincée là aussi. Mais toujours pas.

Il fallait donc me rendre à l’évidence : j’étais à la porte de chez moi en pantalon de pompier et polaire (j’avais décidé d’aller courir), la queue de cheval approximative, le maquillage inexistant, ballerines (argentées) aux pieds. Et comme j’avais décidé d’aller courir, donc, la douche avait été remise à plus tard. Un raffinement qui aurait fait passer la chanteuse de ce monument de la chanson française qu’est « Papillon de lumière » pour le summum de l’élégance.

Si j’en avais oublié mes clefs, je n’en avais cependant pas oublié mon portable : on ne sait jamais, desfois qu’un client  me contacte dans l’intervalle pour me proposer un contrat à 3000 € la journée. Que Pivot reprogramme Bouillon de Culture rien que pour parler de mes « Chroniques du délire ordinaire » (publiées chez Elidivre, 22 € un très beau cadeau pour vos amis). Que RTL m’appelle pour le montant de la valise. Que Dave Gahan, de passage à Paris sans Martin Gore ni Fletch ni sa femme veuille passer son unique soirée parisienne en ma compagnie parce que ça fait tellement longtemps qu’il a entendu parler de moi (et surtout de mes fameuses Chroniques).

Après avoir essayé douze fois de contacter les deux  personnes ayant le double de mes clefs, j’ai fini par poster un statut sur Facebook.

Je me voyais déjà prendre un taxi pour je ne sais où, rejoindre je ne sais qui pour récupérer mes clefs, mais c’était sans compter sur le fait que mon jeu se trouvait à Roissy et qu’au-delà de ça, les paiements par iPhone n’étaient pas encore possibles (notez que cette chronique sera sûrement caduque en 2020, date à laquelle mon iPhone, au-delà de servir de moyen de paiement, pourra aussi certainement faire office de clef, comme un passe Navigo).

(Digression pour les initiés : c’était cependant largement moins pénible que se retrouver à la porte de chez soi à trois heures du matin dans Paris, en quête d’une chambre à moins de 500 € dans le premier IBIS venu, en veille de congrès international. J’dis ça, j’dis rien.)

Entretemps, ma petite communauté m’avait envoyé des liens vers Youtube sur l’art d’ouvrir une porte avec une radio. Et n’en déplaise à mon amie Géraldine, il s’agit bien d’une radiographie d’hôpital et non du poste, de radio. Lorsque j’ai croisé une première voisine, je lui ai donc demandé si elle pouvait m’en prêter une, de radio : si possible une à laquelle elle tenait moins que sa boîte de Polydent, sa prothèse de la hanche ou sa réputation : vu que je n’étais en rien serrurier de profession, elle risquait d’en prendre un coup, sa radio.

Ce qu’elle fit, la voisine, et moi de me retrouver devant ma porte, radio à la main, en train de zingailler la porte comme une dératée, un œil sur Youtube, pour voir si je m’y prenais comme il faut, un autre sur l’escalier, histoire d’anticiper l’arrivée d’un tiers non averti. Au vacarme que je faisais, le tiers non averti du dessus a passé la tête dans ledit escalier, me demandant si j’avais un problème.

Tu m’étonnes, John, que j’ai un problème.

Il est donc venu à mon secours et je lui ai laissé ma place : radio à la main, les yeux sur Youtube. Et de zingailler lui aussi la porte comme un forcené. Ca a duré dix minutes au cours desquelles je me voyais déjà appeler un serrurier pour qu’il fasse exactement la même chose, mais en mieux et surtout, en plus cher. La bonne nouvelle c’était qu’à entendre le vacarme, il avait réagi en se demandant ce qu’il se passait. J’en ai déduit que le jour où des mauvaises âmes auraient dans l’idée de me dévaliser, peut-être qu’il se demanderait ce qu’il se passe. Peut-être.

L’autre bonne nouvelle c’est que le mâle, contrairement à la femelle, est empreint d’une fierté infinie et un tantinet machiste qui devait certainement lui ressasser dans la tête « Non mais Roger, tu vas te faire emmerder par une porte, non ? Devant ta voisine ? Devant tes enfants ? Allez Roger, montre que t’es un homme ».

Mais vous savez quoi, je lui dis merci à la fierté infinie et machiste du voisin : après dix minutes d’essais infructueux, la porte s’est enfin ouverte et je crois n’avoir jamais été aussi contente de franchir le seuil de ma porte. Sauf peut-être le jour où je rentrée d’Inde après avoir passé dix-sept heures dans l’aéroport de New Dehli et six heures dans celui de Moscou entre 18 heures de vol. Alors oui, merci le voisin.

Depuis ce jour, outre le fait que je continue de vérifier la présence d’un trousseau de clefs sur moi quand j’en sors, j’ai aussi décidé d’être dans un état vestimentaire et physique que la fashion police ne saurait réprouver.

« Si t’as la tête dans les nuages, t’as pas les pieds sur la poche où sont tes clefs ». Ulrich de Kongulaar, 1287.

47. Le jour où je suis sortie de la dèche…

Les avantages à travailler à son propre compte sont multiples et pour une fois, je vous en ferai grâce ! Pour autant, l’envers du décor de ce fabuleux mode de fonctionnement, c’est l’incertitude de l’avenir. Et dire que c’est un euphémisme revient à trouver les notices Ikea aussi claires qu’une eau de canalisation indienne supposée potable. Parce qu’on a beau anticiper un certain nombre de phénomènes, parer aux aléas du business en montant des régies (des revenus réguliers) pour ne pas être trop dépendant du vent qui souffle, des élections présidentielles, des explosions à Fukushima ou du voisin du dessus, l’expérience nous montre que, là comme ailleurs, rien n’est jamais acquis.  Pas plus que les températures clémentes au printemps, l’absence d’embouteillages à Paris vers trois heures du matin ou les massages réussis en Thailande. Autant dire que si la non-maîtrise des événements en général et la variation de vos revenus en particulier sont des facteurs fortement anxiogènes pour vous, je vous déconseille fortement d’emprunter une telle voie.

Les avantages à travailler en freelance sont donc multiples, jusqu’au jour où la crise / la conjoncture / les rencontres / vos remises en question personnelles viennent bousculer le petit train-train dans lequel vous vous croyiez installé tel un Snoopy sur le toit de sa niche et vous remettre l’église au milieu du village.

C’est ainsi qu’après avoir passé quelque six mois à vous chercher et voyager au long cours après que deux de vos plus grosses missions sont tombées à l’eau, vous vous rendez compte, le jour où vous décidez enfin de reprendre votre bâton de pèlerin, que la pente est beaucoup plus dure à remonter que prévu. Bon sang, mais qui m’a greffé des chaussures de ski ?

Vous pompez donc jusqu’à vos dernières économies, faites un prêt auprès de la banque maternelle, préférez partir au Club Med que payer vos charges auprès du Syndic et vous vous retrouvez fort dépourvu lorsque la bise fût venue, à compter vos fins de mois le 7 comme le premier RSA-iste venu. Une première que vous vous seriez bien passé d’expérimenter.

Le bon côté des choses, cela dit, c’est que cette histoire vous fait mettre le nez dans vos comptes et rationaliser votre budget mensuel, quitte à  changer de voiture, de téléphone, de mutuelle, de banque, d’abonnements mensuels bref, de réflexes pour partie idiots. C’est ainsi que deux ans, quelques deniers économisés et une carte bleue bloquée plus tard, les affaires reprennent, comme on dit, et l’argent finit par revenir.

Manque de bol, c’est juste après les soldes d’hiver chez IKKS, dont vous avez regardé la vitrine embuée de votre haleine, la larme à l’œil, pendant tout l’hiver, rêvant au premier salaire où vous pourrez enfin y remettre les pieds sans risquer un désaccord majeur avec ING Direct ou la Banque de France. Et j’en ai aperçu, des petits chemisiers jolis mais professionnels, des pantalons au format jean mais pas trop, des écharpes et des ceintures exactement dans ce style que j’aime : chic et cool à la fois, juste ce qu’il faut pour l’envisager à un premier rendez-vous client, une soirée entre potes ou la bar-mitzvah chez Tata Rachel.

Vous imaginez donc bien que le premier jour où mon avenir, même à court terme, s’est envisagé sous de meilleurs auspices pour mes relations bancaires, mon premier réflexe a été de pousser la porte du grand magasin IKKS d’Opéra, la Mecque de la marque.

Je m’y suis religieusement essuyée les pieds sur un épais tapis et j’ai pris mon air pimbêche « regardez-moi bien, non seulement c’est pas la première fois que je viens ici, mais mettez le champagne au frais, sortez vos chiffons à chaussures et révisez bien votre guide du compliment : j’ai bien l’intention de claquer ici des sommes indécentes » (tiens, ca me rappelle un film).

J’ai donc demandé à ce qu’on me sorte tous les jeans qui me faisaient sournoisement de l’œil, me narguant de leurs poches incroyables, de leurs matières formidables, et de leur coupe parfaitement inégalable. Taille 27, s’il vous plaît, comme le seul jean acheté chez vous ayant échappé à mes interdictions bancaires cet hiver.

Aussi affable  qu’un représentant Ferrari en face d’un envoyé d’émir saoudien, le vendeur m’a amené en cabine toutes mes requêtes (soit la moitié du magasin), pendant que je commençais à trépigner en le voyant accrocher les cintres sur les patères. Et c’est tout juste si j’avais pas enlevé mes loques personnelles en plein milieu du couloir quand il est parti.

Hélas.

Quelle ne fut pas ma désillusion voire ma frustration lorsque ma première jambe s’est arrêtée net au beau milieu de celle du pantalon, coupée dans son élan vestimentaire comme un tennisman pris à contrepied.

Par acquit de conscience, j’ai quand même demandé non pas une, mais deux tailles au-dessus, m’asseyant au passage sur un vieux relent de fierté à grands coups de « mais-non-mais-c’est-la-coupe-qui-veut-ça-c’est-normaaaaaal-que-j’aie-pas-la- mêêêêême-taille-parce-que-c’est-pas-la-mêêêême-coupe ».

Mais bien sûr : force était de constater que même deux tailles au-dessus, c’était toujours pas ça. Le terme « boudinée » prenait à peu près tout son sens dans ces matières moulantes et assez propices à faire ressortir le moindre capiton de ma peau d’orange : c’est bien simple, j’avais l’impression d’être candidate à un casting Henaf.

Alors, qu’on soit bien d’accord : je ne me sens pas particulièrement mince mais pas particulièrement grosse non plus. J’en ai donc déduit que la collection IKKS été 2013 et la musculation n’étaient pas très compatibles, voire que pour avoir l’air ne serait-ce que potable (à défaut de bitoculmétable) là-dedans, il fallait s’appeler Kate Moss ou avoir des parents Shadock. Et comme ma mère à moi venait plutôt d’une filiation Orangina, forcément, le résultat était aussi moche que le discours (sans parler de la tête !) de Frigide Barjot. Qu’un mensonge d’un ministre du Bugdet socialiste.  Qu’une triplette décolleté plongeant + mini jupe + tallons aiguilles sur un trav du Bois de Boulogne (ou sur n’importe qui d’ailleurs). Que le rejeton potentiel de Rossy de Palma (l’égérie d’Almodovar) et de Michel Muller.

J’ai donc décidé de passer mes nerfs sur des t-shirts mais j’étais trop dépitée pour trouver quoi que ce soit de seyant.

Je suis donc rentrée chez moi la carte bleue entre les jambes, pestant contre cette connasse de fourmi : à quoi ça sert de ne pas être fort dépourvu si c’est pour quand même se retrouver à poil quand la bise est venue ?

46 – Le jour où j’ai fait la fashion victime à la salle de sport

Ou comment se retrouver les fesses à l’air.

A force de passer mes soirées à la salle, qui pour soulever de la fonte, qui pour gigoter dans tous les sens, qui pour monter et descendre d’un step, il y a des jours où le sempiternel t-shirt moulant en matière respiranto-antitranspiration mais surtout plastico-mégamoche assorti au non moins sempiternel corsaire gainant spécialement taillé « je fais croire au monde entier que je suis une bombe » vous sortent par les yeux.

C’est généralement en été que ça se passe : quand le thermomètre s’est enfin rendu compte qu’il était temps de taquiner les graduations au-dessus de 25°C et quand vous aspirez à largement autre chose que vous enfermer dans une salle de sport. Au hasard : marcher sur une plage de Saint-Raphaël, faire un tour de wakeboard à Kemer, treker du côté de Bali ou à Bornéo, ou encore faire une sieste sous un palmier thaïlandais.

Ainsi, à force de sortir du placard tous ces t-shirts que je n’osais plus mettre dans la vraie vie, j’avais décidé ce jour-là de mettre mon bermuda camouflage-treillis acheté l’été d’avant dans un centre commercial de Bangkok où le taux de contrefaçons au mètre carré aurait provoqué un orgasme spontané chez n’importe quel douanier. Au-delà du changement de style, c’était aussi histoire de me croire à nouveau en baroudage, en des temps où mon seul déplacement de la journée se résumait à Bois Colombes – Courbevoie à vélo. Niveau aventure, c’est somme toute assez limité, surtout si les gars de Nanterre ont décidé de rester chez eux.

Je suis donc arrivée à la salle en bermuda thaï pour mon cours de Body Pump. Note aux non-initiés : le Body Pump est un cours qui permet de travailler successivement tous les groupes musculaires : quadriceps (cuisses), pectoraux, dos, triceps, biceps, fessiers, trapèze, abdos et basta parce que ça suffit. A chaque groupe musculaire correspond une chanson, plus ou moins dans le vent, plus ou moins remixée.

J’ai donc comme à mon habitude préparé mes barres et mes poids, mon step et mon tapis pitou-pitou, et ai fait la bise à tout le petit groupe d’habitués que nous sommes. En me voyant ainsi accoutrée, Rachid me dit : « mais c’est pas un truc pour faire du sport, ça !».
–       Non mais ça change et pis j’ai déjà testé en pump, ça le fait.
–       C’est quand même pas un truc pour faire du sport, me répète-t-il, emmailloté dans son short de basket-ball qui lui servait presque de jogging et un de ses 47 t-shirts A&F ramenés des Etats-Unis.

Après l’avoir traité de rabat-joie, j’ai installé mon matériel à ma petite place (une salle c’est comme à l’école : chacun y a son emplacement attitré). Le cours commence et l’échauffement se passe parfaitement bien : je gère mes mouvements et mes poids au gré des différents tempos.

Puis les choses sérieuses ont commencé : nous sommes passés aux quadriceps, dont l’entraînement consiste à s’asseoir et se relever comme si vous aviez une chaise (ou des WC) derrière vous, le tout avec une barre sur les épaules chargée d’au moins 20 kg, sinon autant rester chez soi.  Dans le jargon on appelle ça des « squats ». Notez que 20kg dans l’absolu ce n’est pas énorme, mais sur la durée, vous la sentez bien dans les cuisses et plus ça va, plus la chaise virtuelle s’éloigne imperceptiblement.

Après trois ou quatre mouvements, je me baisse à fond et entends un « craaaaack » en même temps que je me sens beaucoup plus à l’aise dans mon short : la couture venait de péter et j’étais en position assise avec une barre sur les épaules dont je ne pouvais pas me débarrasser comme ça, mais surtout, surtout, les fesses à l’air et vivant un moment de solitude au moins égal à celui de Dujardin sortant un « What Else ? » devant un parterre d’américains n’ayant jamais entendu parler de Nespresso. J’aurais payé cher pour disposer du nez de Samantha et disparaître dans une autre dimension. Voler la formule de la téléportation à Jeff Goldblum (sans la mouche). Envisager la version liquide de moi-même et filer entre les interstices du parquet (pas bien compliqué quand on voit l’état dudit parquet). Vendre mon corps à la NASA ou à la CIA pour des tests in vivo de la formule d’invisibilité.

Passant certainement par cinquante nuances de rouge, j’ai fini par reposer ma barre et suis partie de me couvrir les fesses de mon t-shirt dans le fond de la salle. Rachid, qui était loin derrière moi mais n’avait rien raté de l’épisode, n’arrivait plus à faire de squats qu’entre deux spasmes de rire.

Je suis revenue à ma place finir le cours, car il n’était pas question que je reparte chez moi en malheureuse victime de la mauvaise qualité des textiles asiatiques. Ou plutôt, de ma mauvaise appréciation de leur potentiel.

La bonne nouvelle dans cette histoire, c’est que contrairement à d’habitude, je n’avais pas mis un string mais un shorty : je n’avais donc rien exposé d’intime en dehors de ma propre connerie. J’avais dû le voir venir. Quand je pense que pour des motifs encore plus esthétiques certaines ne mettent rien sous leur pantalon…

Depuis, je n’ai bien évidemment plus envisagé les vêtements approximatifs pour ce genre d’exercice. Et même avec la parfaite panoplie de fitness officiellement faite pour épouser les mouvements les plus improbables, j’ai toujours un vieux stress lorsque je descends m’asseoir avec ma barre sur les épaules…

Comme dirait un ami à moi : « Achetez chinois, achetez trois fois ».